Rivière

Un copain à moi, en fan de Raymond Devos, est allé le voir dans sa loge après un spectacle. En guise de dédicace d’un livre, il lui a demandé d’écrire le mot qu’il préférait. Devos a réfléchi longuement, puis il a écrit : "rivière".

"- Pourquoi ?" demande mon copain.

Et Devos de répondre que, outre la beauté phonétique du mot, la rivière est le symbole du temps qui passe et qui, malgré l’apparence de l’immuabilité, ne renvoie en fait qu’un état de perpétuelle évolution. A chaque seconde la rivière est différente, mais conserve son identité.

 

J’aime bien cette image de la stabilité dans le changement. C’est également un grand principe de survie militaire, et la guerre parfois ramène l’homme à son expression la plus dépouillée : dans le mouvement on fonde la pérennité.

 

La rivière a toujours constitué un symbole mythologique. Que fait-on de la rivière ?

 

On y confie son existence, elle représente le destin en mouvement, qui conduit l’humain vers sa destinée. La rivière nous mène où bon lui semble, et dans ses bras qui s’entrelacent se joue notre devenir. Les compossibles s’étendent devant nous et se renouvellent à chaque seconde, car chaque seconde remodèle notre avenir.

Par exemple, Moïse, bébé encore, fut sauvé des soldats égyptiens car on mit son berceau sur la rivière pour lui permettre de fuir.

Tristan, au XIIIème siècle, fut blessé mortellement dans un combat contre un monstre, et demanda que son corps soit déposé sur un radeau et son sort confié à la mer. C’est le courant qui le conduisit jusqu’en Irlande, où Iseult aux Cheveux d’Or, qui connaissait l’art des plantes, sut le sauver.

 

Cette image du destin auquel s’ouvre de multiples chemins est à rapprocher des 3 Parques, qui tissent les fils entrelacés des destinées humaines. Au fil de l’eau, cette rivière est constituée du sort mêlé de tous nos destins.

 

La rivière conduit immanquablement l’humain vers son destin, qu’il ne maîtrise pas. La destinée se construit dans le mouvement de tous les instants ; si l’on peut infléchir, ou en avoir l’illusion, nous ne sommes pas pour autant la force motrice. Quelle est-elle ?

 

Ca, c’est lorsqu’on descend la rivière. Mais une rivière, on peut également la traverser. Le sens est alors celui de la rupture.

La plus importante, la plus basique, c’est la mort, c’est la traversée du Fleuve de l’Oubli, le 1er fleuve de l’Enfer dans la mythologie grecque. Le défunt monte dans la barque du Passeur, et au fur et à mesure de la traversée du fleuve (le Léthé, de mémoire, mais je ne suis pas sûr) il oublie tout de sa vie de vivant, pour finalement atteindre l’absence de souvenir.

 

A noter, au passage, que seul le Poète, le Faiseur de Musique, est revenu du monde des Morts et a pu retraverser le Léthé en sens inverse par le charme de son chant. La musique, et l’art, comme seul passerelle au-delà de la rivière de l’oubli !

 

D’autres ont traversé la rivière pour marquer la rupture majeure de leur destinée. Moïse, encore lui, a traversé la Mer pour libérer son peuple du joug égyptien en affrontant 40 ans d’errance dans le désert.

Quelle que soit la justification rationnelle à la source de cette image (le volcan Santorin en éruption, etc…), la force de l’image réside justement dans l’imaginaire qu’elle véhicule.

 

Autre rupture, celle de César franchissant le Rubicon. L’image est assez forte pour être passée dans le langage.

 

Mais il me manque 2 directions sur la rivière.

 

Pourquoi ne pas la remonter ? Je ne connais pas trace de cette image de la lutte contre le destin, qui a priori me semble pertinente. Aucun mythe ne me vient qui exploite cela. Est-ce l’expression que l’individu, en général, finit toujours par accepter cette linéarité du destin ? Ici, ce serait donc la soumission à la Nature qui prévaut, comme sagesse ultime. La machine à remonter le temps, qui hante notre époque technologique, n’a pas trouvé dans l’élément liquide, plus proche des sens que de la raison, son expression.

 

Et pourquoi ne pas plonger dans la rivière ? Là encore, je ne connais pas de mythe s’y référant. Les héros mythiques ont parfois sondé la terre (relire à ce propos l’épopée du Géant dans la Légende des Siècles), mais (à ma connaissance) pas l’eau. L’eau qui se referme est celle de la disparition, celle du piège qui retient la vie si l’appel des sirènes est trop fort. je ne connais pas de rite initiatique dans cette direction. Seul peut-être le ventre de la baleine pourrait s’y apparenter ; mais quand même de loin. Est-ce également une part du succès du film « Le Grand Bleu » ?

 

Si vous avez des mythes, des contes, qui exploitent ces 2 directions, soyez sympa de me poser un commentaire pour m’informer, je prends .

 

Un seul, original, a eu l’idée fabuleuse de détourner l’élément pour marcher dessus. Communicateurs de génie celui ou ceux qui ont utilisé la rivière pour la détourner et frapper ainsi les esprits.

A propos anthonypace33240

curieux de tout ou presque, qui aime la musique, les gens, et la vie !
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