un déjeuner chez des amis

Je tiens à prévenir mes amis : si vous m’invitez, ne pariez pas avec moi sur le récit que je peux faire de nos agapes, il m’arrive parfois de déformer la réalité par le seul souci d’en faire une lecture amusante.

On le sait, l’enfer est pavé de bonnes intentions. Tout commence toujours par une occasion banale, une attention sympathique. Là, ce fut le cas également. Me voici donc arrivé à l’appartement des mes hôtes : une fois le document remis et la satisfaction du devoir accompli, j’aurai pu m’éclipser dignement après les salutations d’usage, et reprendre le cours d’une journée plutôt paisible jusque là. Mais voilà comment les dieux se jouent des convenances et du confort des hommes : on m’a proposé de rester à déjeuner, et la compagnie des amis primant sur bien des avatars, j’ai évidemment accepté, sans méfiance.

Je ne dis pas que j’ai passé un mauvais moment, bien au contraire ! D’ailleurs j’ai toujours aimé le tracking, l’ambiance camping sauvage conservera toujours pour moi ce charme frais des instants partagés autour du feu de camp, à peine suffisant pour réchauffer nos carcasses affaiblis par la pluie froide et le vent glacial, quand nous sommes si peu pressés d’aller nous glisser dans un sac de couchage encore humide de notre dernier chavirement en canoé (si si, ça chavire un canoé). Alors, quand j’ai compris qu’on allait déjeuner avec notre assiette qui naviguera de la table basse du salon (et parfois je me félicite de n’être pas bien grand…) jusqu’à la stabilité toute relative de nos genoux, d’autant plus relative qu’on est assis en tailleur, j’ai presque ressenti cette pointe de nostalgie affectueuse au souvenir des temps anciens. Allons, si j’avais su je ne me serais pas rasé, ça aurait fait plus typique.

Pour l’assiette, je voyais à peu près comment ça allait se passer. Pour les verres c’était plus difficile. La première étape fut d’en trouver trois, puisque nous étions trois. Après quelques explorations infructueuses, mon hotesse se résolut à ne pas boire. Les mathématiques ont leur désagrément. La deuxième étape fut donc de trouver deux verres, mais propres. Fort heureusement, l’architecte des lieux avait pensé à tout, et à l’aide d’un robinet accessible et en fonctionnement, qui nous provisionna généreusement en eau potable – ou en tout cas réputée telle – nous sûmes passer le cap. La bonne surprise fut de boire du Loupiac en apéritif : voilà une attention exquise, dont la gentillesse me permit de ne pas m’arrêter au fait qu’il était chaud :o(

Une fois les ustensiles divers à peu près équitablement répartis (je soupçonne que le communisme est né dans un appartement étroit le jour où le 1er invité est arrivé), est venu le temps de cuisiner. Une fois les provisions passées en revue, il s’avéra que le choix était possible entre du riz à l’eau, ou de la purée de pommes de terre lyophilisée. Passé le moment d’admiration sur l’économie autarcique de moyens dont mes hôtes sont capables, et après les avoir félicités de ne pas céder aux comportements alimentaires incohérents de notre grand frère américain, unanimement, nous optames pour la purée. Mais voyez comme les dieux s’acharnent, malgré notre humaine obstination à vouloir trouver la vie agréable : au bout de dix minutes supplémentaires, il fallut se rendre à l’évidence que sans lait, la purée était quand même moins tentante. Dans cet esprit fraternel qui réunit les hommes autour des grandes décisions, nous nous rabattimes sur le riz. Fort heureusement, le sel ne manquait pas, et l’architecte des lieux avait intelligemment assuré l’arrivée électrique nécessaire à la cuisson de l’eau qu’il s’était employé à nous faire parvenir. Merci à lui.

Le corps étant ce qu’il est, à savoir notamment protéinique, mon hotesse conçut le projet audacieux d’agrémenter le riz de quelques batons pré-formés de couleurs saumon-beige, l’emballage avançant tout de même le label de "saucisses". Après diverses péripéties, dont je n’ai pas suivi tous les détails, dans le souci de respecter la vie privée de mes hôtes, et malgré quelques inquiétudes lorsque le maître des lieux se mit à quatre pattes pour chercher loin loin sous le frigo un objet qui, je l’espère encore, n’eut qu’un contact très distant avec mon assiette, nous nous retrouvames autour de la table basse, avec le riz d’un côté, les batons chauds de l’autre, et, après tant d’effort, le plaisir de la Cène dans tout ce qu’elle a de cérémoniel.

Une fois écartée, uniquement pour des considérations de bien-séance esthétique, l’idée de manger le riz avec les doigts et les batons encore gluants d’amidon en les trempant dans les précieux grains blancs, le repas se déroula sans encombre. J’entrepris même par jeu – est-on enfant dans ces moments – de participer à la récolte des grains de riz que mon hotesse, dans un geste charmant mais hasardeux, avait pris soin de disséminer partout sur la moquette.

Malheureusement, les meilleures choses ont une fin : au vu du délai que l’ensemble des opérations évoquées ci-dessus avaient nécessité, je dus prendre congés sans toucher au yaourt qui m’était proposé, mais en même temps avec l’heureux bonheur de faire une bonne action, puisque les mathématiques restant ce qu’elles sont, il fallait bien que l’un de nous s’en prive.

De cette journée, je conserve étonnamment le souvenir d’un goûter merveilleux à 17h ; les barres chocolatées du distributeur peuvent avoir des saveurs insoupçonnées qu’on a parfois tort de prendre de haut.

 

Et surtout, surtout, je conserve une indéfectible affection pour ces amis qui ont su ne pas s’arrêter au paraître, ne pas s’inquiéter des détails, parce qu’au fond ce qui fait le prix du temps qui passe n’est pas dans l’objet, mais dans l’échange, pas dans la table, mais dans la tablée. De ma vie, je le jure, jamais riz ne fut plus savoureux que ce riz-là. Encore merci à vous deux, qui me pardonnerez les déformations légères (?) de la réalité : aux sourires qu’elles permettront vous lirez le moyen que j’ai trouvé pour vous exprimer ma gratitude.

A propos anthonypace33240

curieux de tout ou presque, qui aime la musique, les gens, et la vie !
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Un commentaire pour un déjeuner chez des amis

  1. Coraline dit :

    Tiens, ça rappelle des souvenirs…

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